Jean-Sébastien Natte, dit le Père Marseille, est le premier marionnettiste à vivre de sa profession au Québec. Il est né le 20 janvier 1734 à Marseille, en France, doù son surnom. En 1757, à lâge de 23 ans, il arrive au Canada en qualité de soldat du régiment de la Reine. Quelques mois, à peine, après son arrivée, Natte se marie! Le 6 février 1758 à Québec, il épouse Marguerite Ducheneau, dite Sanregret, qui lui donnera trois filles. La défaite des Français au cours de la bataille des plaines dAbraham, suivie de la prise de Québec par les Anglais en septembre 1759, marque probablement la fin de sa carrière militaire. Quoi quil en soit, il demeure au pays même après la Conquête (1763).
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| Spectacle de marionnettes. Gravure d'Ulric Lamarche. "Contes vrais" de Pamphile Lemay (1907) |
On retrouve sa trace en 1766 où il se dit peintre et, en 1770, maître peintre. Par les registres des églises, il nous est possible de voir quil maintient cette activité au moins jusquen 1788. Mais cet artiste dans lâme na rien dun homme daffaires et, en plus, la guigne sacharne sur lui. Prenons, par exemple, ses tentatives des plus louables pour donner un toit à sa famille. En 1766, huit ans après son mariage, il doit céder un terrain qui appartient à sa femme. Il se reprend, en août 1770, en achetant une maison située à Neuville, près de Québec. Il nen sera propriétaire que trois courts mois. En 1773, ça y est ! Il a enfin sa maison à Québec. On imagine sans peine sa fierté et sa joie davoir sa demeure dans la rue Saint-Jean, tout près des murs de la ville. Hélas, sa maison est incendiée par les Américains lorsquils feront le siège de la ville. Le terrain, déjà hypothéqué, devient invendable et Natte, criblé de dettes, doit non seulement labandonner, mais en plus il est condamné, en 1780, à verser à ses créanciers le montant des arrérages non-rachetables. Cest durant cette période difficile que sa femme meurt.
Il y a de quoi décourager bien des hommes mais Natte, soit par nature, soit par nécessité, ne se laisse pas abattre. Ce veuf ruiné, père de trois filles, trouve le moyen de se remarier! Le 5 mai 1781, il convole en justes noces avec Marie-Louise Fluette qui est, soit dit en passant, elle-même veuve. Cette union transforme la vie de Jean-Sébastien Natte.
Cest à lépoque de son second mariage qu il emménage dans la rue dAiguillon. Là, il installe un théâtre de marionnettes. On ignore la date exacte de ses débuts mais, en 1792, on le connaît comme " joueur de marionnettes ". Son théâtre est très rentable. Il ouvre, chaque année, de Noël au carême, soit pendant environ dix semaines. Mais le couple Natte se déplace aussi régulièrement pour donner des représentations dans des résidences privées. Les spectacles, dune durée de deux heures, sont souvent suivis dun souper et à loccasion dun bal.
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| Les marionnettes du Père Marseille, en 1775, au Marché de la Haute-Ville.
Collection Gérard Morissette. Gravure tirée de la Revue Technique, vol. 24, Montréal, janvier 1949, p.4. |
Les adultes apprécient autant que les enfants ce théâtre où des pantins parlent et dansent au son dun violon, dun tambour et parfois dun fifre. Laction ny manque pas et les propos que le père Marseille prête à ses marionnettes font rire la foule. Comme bien des Marseillais, Natte est un conteur habile qui a le sens de la répartie. Les spectateurs sont pendus à ses lèvres. Marie-Louise accompagne son bout-en-train de mari en poussant la chansonnette. On ne sait rien de précis du répertoire du père Marseille, hormis quil est essentiellement axé sur lhumour et la dérision. Le père Marseille fabrique lui-même ses marionnettes et tous les accessoires. Il a une ville peinte en carton, de petits personnages de même nature, un " théâtre garni ". On suppose quil a aussi diverses toiles de fond, peintes elle aussi, qui lui servent de décor. Par contre, on sait que lenseigne du théâtre est un grenadier grandeur nature aux couleurs éclatantes.
Son plus grand succès est sans contredit le spectacle quil donne pour le prince Edouard Auguste au début des années 1790. Sur une maquette de Québec, il joue le siège de la ville par les Américains et la victoire des Canadiens et des Anglais sur ceux-ci. Le pauvre Natte ayant vu sa maison détruite par les troupes venues du Sud laisse, probablement, aller toute sa verve pour les vilipender. Cest le point culminant de la carrière du père Marseille. La relève est prête depuis quelque temps car, en décembre 1790, le couple Natte transmet le théâtre au beau-fils de Marseille: François Barbeau. Toutefois, Natte et sa femme continuent de vivre dans la maison de la rue dAiguillon et de soccuper du théâtre. En 1795, cest le drame ! Marie-Louise, la compagne des beaux jours, meurt. Dune certaine façon, cest aussi la mort du père Marseille. On ne peut que spéculer sur son état desprit, mais les faits semblent indiquer quil a beaucoup souffert de la mort de celle qui fut sa muse et sa femme.
À peine est-elle morte quil ne se dit plus " joueur de marionnettes " mais " barbouilleur ". Il quitte la maison de la rue dAiguillon et abandonne ses marionnettes. Il habite dans la basse-ville près de ce quon appelle alors la " voie royale " dans une petite maison qui ne paie pas de mine. Cest là quil meurt le 12 juillet 1803. Il y a déjà longtemps quon ne parle plus de lui.
Son théâtre lui survit pendant 35 ans. Son beau-fils na pas son talent, mais il semble plus habile en affaires. Il vend le théâtre a un troisième propriétaire nommé Sasseville qui aura le malheur den voir la fin tragique. Lors de la révolte des patriotes, en 1837-1838, des agents de police viennent démolir et piller ce lieu culturel. Pour provoquer la population, les agents accrochent des noms de rebelles sur les petits acteurs de bois quils paradent ensuite dans les rues. Cet acte inutile, ridicule et mesquin marque la fin dun théâtre dont le seul but fut damuser et de distraire les gens. Le pouvoir armé a toujours eu peur du pouvoir de lesprit et, aujourdhui comme hier, il ne recule devant rien pour faire taire toutes les voix quil ne peut contrôler. Le nazi Joseph Goebbels a bien résumé cette attitude lorsquil a dit : " Quand jentends le mot culture, je sors mon revolver. "